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Oblivion de Joseph Kosinski, chef d’oeuvre mésestimé

Oblivion

Oblivion est un film réalisé par Joseph Kosinski, sorti en 2013.  Tom Cruise y incarne Jack Harper, un homme chargé d’évacuer toutes les réserves d’eau de la planète Terre pour les exporter vers une lune de Saturne. La raison est simple, en 2077 la Terre est attaquée par une entité extra-terrestre. Les humains remportent la guerre, mais uniquement en atomisant littéralement la planète à coup de bombes nucléaire. La vie devient donc quasi impossible sur la planète bleue. L’humanité migre donc vers une lune de Saturne: Titan, seul astre connu au moment des événements pour accueillir la vie. Certains humains sont chargés de surveiller des installations gigantesques sur Terre ayant pour objectif de pomper toute l’eau à la surface du globe pour l’envoyer vers Titan.

La mission Odyssey chargée d'explorer le Tet.
La mission Odyssey chargée d’explorer le Tet.

Ce billet consiste en une mini analyse du film, nous allons donc allègrement spoiler. Je vous aurai prévenu.

Préambule

Pour resituer les choses, tout le sel d’Oblivion réside dans son scénario. Le spectateur va découvrir en même temps que Jack que les humains ont en fait perdu la guerre face aux extraterrestres. Au delà de ce constat, Jack va se rendre compte qu’il n’est pas Jack Harper, mais un clone de Jack Harper.

Le Tet, surplombant la Terre.
Le Tet, surplombant la Terre.

Le vrai « Jack Harper » était le chef d’une opération de la Nasa visant à explorer un objet étrange en orbite autour de la Terre: le Tet. Au cours de cette expédition Jack et Victoria (une des membres de l’expédition, secrètement amoureuse de Jack par ailleurs) vont tomber aux mains d’une intelligence extraterrestre qui va étudier leur code génétique, et les cloner. Seule Julia (femme de Jack), qui était aussi présente dans la navette spatiale chargée d’explorer le Tet survivra, car mise en hyper-sommeil dans un caisson d’évacuation par Jack juste avant que l’entité extraterrestre n’accède au vaisseau. Jack de part cet acte revêt déjà un caractère de sauveur, car c’est cet acte précis qui permettra la survie de Julia et donc de l’humanité (nous y reviendrons plus tard).

Jack et Victoria seront donc capturés et leur ADN muté pour: faire d’eux des humains parfaits et d’excellents combattants. Leur mémoire sera supprimée pour que leurs souvenirs n’interférent pas dans leur nouvel objectif qui sera de détruire l’espèce humaine. Des clones de Jack Harper vont donc « descendre des cieux » pour éliminer l’espèce humaine (référence à l’Apocalypse selon Saint Jean et les chevaliers de l’Apocalypse descendant des cieux).

Les imposantes stations de pompage des réserves d'eau planétaire. Notez la position de Jack défaitiste face à cette situation.
Les imposantes stations de pompage des réserves d’eau planétaire. Notez la position de Jack défaitiste face à cette situation.

Quand l’extinction fut terminée, Jack fut « reprogrammer » pour faire fonctionner les centrales de drainage d’eau. Pour éviter qu’il ne se sente trop seul et pour s’assurer que Jack mène sa fonction à bien, l’intelligence extraterrestre fait en sorte que Jack travaille en duo avec un clone de Victoria. Jack et Victoria sont assez différent, Victoria n’aspire qu’à quitter la Terre pour rejoindre Titan, Jack, lui, espère secrètement rester sur Terre (c’est pour cela qu’il cultive un « jardin secret » à l’abris de Victoria, mais également du Tet).

Le Jardin Secret de Jack

Sur Terre, Jack se rend régulièrement dans une zone interdite que l’intelligence du Tet refuse qu’il visite. Cette zone est un endroit où la nature a repris ses droits malgré la radioactivité; un lac, de l’herbe, des arbres, une cabane que Jack a lui même construit. Il y entrepose tous les vestiges de la civilisation précédente (casquette d’une équipe de Baseball –qui peut être vu comme une référence à La Guerre Des Mondes de Steven Spielberg d’ailleurs-), vinyls, vêtements… Des souvenirs d’une époque révolue en somme. Des souvenirs que Jack n’arrive pas à se remémorer formellement mais qui lui rappelle son lien indescriptible avec la Terre, avec sa vie d’avant. Cependant il a l’impression qu’il lui manque encore quelque chose, et que même s’il adore cet endroit; cette cabane, ce lac, il ne sait pas pourquoi.

Jack cultive une plante en secret. C'est ce qui le lie à la Terre, son anti-Oblivion, ce qui lui rappelle ses origines.
Jack cultive une plante en secret. C’est ce qui le lie à la Terre, son anti-Oblivion, ce qui lui rappelle ses origines.

La plante que Jack cultive est son seul espoir, l’espoir de voir renaître la vie sur une Terre dévastée par la radioactivité. Quand sa plante verdira et fleurira, il s’empressera de l’offrir à Victoria. Le personnage de Victoria commettra alors le premier meurtre du film en se débarrassant immédiatement de la plante en question en expliquant son geste à Jack par le fait que la plante soit peut-être radioactive.

Victoria, l’arme principale de l’Oblivion

Victoria pourrait sembler avoir mieux répondu au processus d’effaçage de mémoire de l’entité extraterrestre. Elle fait tout pour que Jack accomplisse sa mission sereinement, elle n’aspire qu’à quitter la Terre et semble tout faire pour que Jack ne se préoccupe que d’elle (la mission du Tet mis à part). La vérité est que ses souvenirs n’ont pas été totalement détruit non plus. Elle se souvient d’avoir aimé Jack, et probablement qu’elle l’aime toujours.

La scène de sexe entre Jack et Julia est l’une des plus réussies cinématographiquement parlant. Notez bien les couleurs bleues (traditionnellement associées au froid) nettement dominante (nous y reviendrons plus tard).

Un dîner aux chandelles, dans une atmosphère futuriste, ultra épurée.
Un dîner aux chandelles, dans une atmosphère futuriste, ultra épurée.
Le baiser de l’Oubli
Cette splendide scène illustre à elle seule le rôle d'inducteur d'amnésie du site où vivent Jack et Victoria... Seuls au monde dans une tour, un mini paradis, nus comme des verres. On pourrait pousser la comparaison jusqu'à Adam et Eve, mais nous n'irons pas jusque là. (Bien que un homme et une femme seuls sur Terre...)
Cette splendide scène illustre à elle seule le rôle d’inducteur d’amnésie du site où vivent Jack et Victoria… Seuls au monde dans une tour, un mini paradis, nus comme des vers. Il existe une opposition nette entre le bleu froid de cette maison perchée loin du sol et la réalité du sol verdoyant de la cabane de Jack. On pourrait pousser la comparaison jusqu’à Adam et Eve, mais nous n’irons pas jusque là. (Bien que… un homme et une femme seuls sur Terre…)

 

Le retour de Julia, puissante inductrice de mémoire

La capsule de Julia lors de son retour sur Terre.
La capsule de Julia lors de son retour sur Terre.

Un beau matin, Jack verra une navette de sauvetage s’écraser. Il se rendra sur les lieux du crash et trouvera une survivante en hyper sommeil: Julia. Quand il la voit, il a l’impression de connaître cette femme (et pour cause Julia est sa femme). Il ne se souvient pas encore qu’elle était sa femme (du moins la femme de Jack Harper). Le réveil de Julia agira comme un catalyseur pour Jack, elle le conduira a désobéir au Tet, a abandonné Victoria et… à sortir de l’Oblivion (l’oubli). Jack emmènera Julia dans son havre de paix et la discussion qu’il aura avec elle expliquera toute la philosophie du film.

Julia: [ « A Whiter Shade of Pale » par Procol Harum] Tu as toujours aimé cette chanson.
Jack Harper: Je ne suis pas lui. Je le sais. Mais je t’ai aimé… Dans tous mes souvenirs tu étais là. Je ne sais pas quoi dire de plus.
Julia: Tu te souviens de ce que tu m’as dis autrefois? Tu m’as dit, qu’un jour tu me construirais une maison au bord d’un lac. Nous y vivrons et nous y vieillirons, jusqu’à ce que l’on devienne vieux et gros. Peut être même que l’on boira un peu trop…
Jack Harper: Très romantique.
Julia: Et ensuite nous mourons et nous serons enterrés tous les deux dans une praire. Et le monde nous oubliera. Mais, nous, nous ne nous oublierons pas.
Jack Harper: Je me souviens…
Julia: Ces souvenirs sont à toi Jack. Ils sont les tiens. Ils sont toi.

Le dialogue clé entre Julia et Jack.
Le dialogue clé entre Julia et Jack.
La scène de sexe n'est pas montré mais sous entendu. Notez que c'est la première fois du métrage où l'on perçoit des couleurs chaudes (qui sont d'ailleurs la seule source de lumière de la scène). Julia va tomber enceinte cette nuit là.
La scène de sexe n’est pas montré mais sous entendu. Notez que c’est la première fois du métrage où l’on perçoit des couleurs chaudes (qui sont d’ailleurs la seule source de lumière de la scène).
Julia va tomber enceinte cette nuit là.

C’est le moment du film où Jack prend conscience de son humanité, et prend conscience que l’humanité n’est pas liée à un code génétique (le sien a été modifié, pourtant il se souvient de tout) mais à l’âme. Et ce qui le définit n’est pas son ADN mais ses souvenirs. Jack prononcera une phrase à la fin du film qui synthétise toute cette pensée.

Jack Harper: Si nous avons une âme, elle est faite de l’amour que l’on a partagé. Inusable par le temps et non liée à la mort.

« Rêves de nous »

La séquence qui nous intéresse maintenant est celle où Jack et Julia contemple le tableau Christina’s World dans les ruines du Musée d’Art Moderne. Je vous propose de la regarder.

Ce tableau a été peint en 1948 par Andrew Wyeth, il représente une femme rampant dans un champ scrutant une maison au loin. Le peintre s’est inspiré de sa voisine qui était atteinte de poliomyélite, cette dernière ne pouvait plus se servir de ses jambes. Le choix de ce tableau dans Oblivion n’est pas un hasard. Si la peinture est quelque part fataliste, elle véhicule aussi l’idée que l’Homme fait partie de la Terre (les jambes paralysées, la femme est littéralement clouée au sol). Evidemment ce tableau rappelle donc inévitablement le personnage de Jack Harper, qui tout au long du film se sent lié à la Terre et son environnement (il cultive des fleurs, s’est construit une cabane dans un endroit où la nature a repris ses droits à l’abris de Victoria etc). Par ailleurs ce tableau sera repris par Julia à la fin du film, elle l’installera dans la cabane de Jack. Ce choix presque anodin, est en fait le cœur du film. Rappelez vous, Oblivion renvoie à l’oubli. Julia reprend ce tableau pour ne pas oublier; ne pas oublier la Terre, ne pas oublier Jack.

Jack et Julia regardant dans la même direction.
Jack et Julia regardant dans la même direction.

Julia et Jack regardent ensemble dans la même direction, sous une lumière tamisée chaude (opposition avec la confrontation glaciale avec Victoria). En arrière plan, une statue d’un saint ou d’un prêtre (si quelqu’un est capable d’identifier formellement cette statue, je suis preneur). Cette scène fait presque office de mariage entre Jack et Julia.

Notez comme le cadre du tableau est parallèle avec le cadrage de l'image. Mise en abyme évidente.
Notez comme le cadre du tableau est parallèle avec le cadrage de l’image.
Mise en abyme évidente. Par ailleurs, l’échelle et les livres (seul vestige de la civilisation précédente) suggère que seul les souvenirs peuvent permettre à l’Homme d’accéder à un état supérieur.

Dans la séquence suivante, la caméra filme le contre-champ, et là le cadrage du tableau cadre avec celui de l’image que voit le spectateur, c’est une mise en abyme. Le spectateur est témoin de l’union de Jack et Julia, eux même témoins de l’attachement de l’Humanité avec la nature et la Terre (Julia: « It reminds me of home »). Le spectateur est aussi témoin du sacrifice que Jack et Julia s’apprêtent à accomplir pour sauver l’Humanité. Il existe donc une double symbolique; l’union des deux personnages (ils se tiennent la main sous le regard d’une statue aux allures biblique et du spectateur), et l’union des Hommes avec la nature.

La bombe et sa couleur rosée.
La bombe et sa couleur rosée.

Le plan suivante est centré sur la bombe qui est sensée faire exploser le Tet et donc libérer l’espèce humaine de l’aliénation extra terrestre. Notez que c’est quasiment la première fois dans le film qu’une couleur aussi vive et chaude est présente à l’écran. Le rose fuschia représente l’exact opposé du bleu de la police d’écriture du titre Oblivion; c’est l’anti-thèse parfaite de l’oubli. Dans la scène suivante, Jack accompagne Julia dans le caisson qui doit la conduire dans le Tet. Dans cette position, les lumières du caisson orne Julia d’une auréole. C’est pour illustrer son caractère angélique (rappelez-vous qu’elle est venue des cieux et que de par son sacrifice elle s’apprête à sauver le monde). Jack et Victoria s’embrassent; noter la puissance de la musique (première fois dans le film où la musique devient autant enveloppante). On pourrait facilement imaginer aussi avec ce plan qu’un peu en dessous de Jack et Julia on retrouve leur enfant. Mais leur enfant n’est pas encore de ce monde (Julia est en fait enceinte à cet instant précis), par contre c’est la lumière de la bombe qui les éclaire. Le fruit de leur amour est donc la bombe qui va sauver l’humanité.

Noter la présence de l'éclairage interne du caisson qui donne à Julia une auréole.
Noter la présence de l’éclairage interne du caisson qui donne à Julia une auréole.
Julia auréolée.
Julia auréolée.
La lumière rose de la bombe illumine les visages de Julia et Jack.
La lumière rose de la bombe illumine les visages de Julia et Jack.

Dans le plan suivant Jack allonge Julia dans le caisson et lui demande de « rêver d’eux » (Dream of us). Il sait maintenant que le rêve, les souvenirs et l’amour sont les seules choses qui transcendent tout (thématique reprise quelques années plus tard dans Interstellar de Christopher Nolan). C’est la seule chose qu’il puisse lui demander de faire (il sait qu’il ne la reverra pas).

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"Dream Of Us"
« Dream Of Us »

Julia s’endort et tombe en hyper-sommeil, dans ce que l’on pourrait qualifier d’un cercueil. Jack sort le caisson du repère, les portes s’ouvrent, on a l’impression qu’il amène vers la lumière le corps de Julia, la référence à Lazare (qui va bientôt se réveiller de son tombeau) est évidente.

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Lazare lèves-toi

En conclusion

Vous l’aurez compris je voue un culte à Oblivion, pouvant être pris à tord pour un gros blockbuster qui tâche, il est en fait l’un de ces films de science fiction qui ne marquera ses spectateurs que quelques années plus tard; lorsque l’on dira « Ah oui celui là il était quand même à part ». J’ai préféré abordé le film par la relation qu’entretient Jack Harper avec les différents personnages du film, j’aurai pu aussi bien l’aborder par son côté hommage cinématographique (2001 l’Odysée de l’espace, pour ne citer que lui). Bref, savourez ce film si vous ne l’avez toujours pas vu.

 

Oblivion de Joseph Kosinski

Oblivion fait parti des nombreux films de SF de cette année 2013 (avec Cloud Atlas, Elysium, Upside Down, After Earth, Star Trek, Pacific Rim…). Il a la particularité d’être réalisé par Joseph Kosinski (réalisateur de Tron), et mené par Tom Cruise (entre autre).

Trop en dire sur le synopsis d’Oblivion serait déjà vous en gâcher le visionnage, à ce propos, si vous comptez le voir, fuyez comme la peste les bandes annonces qui gâchent clairement le visionnage du film. Pour faire court, disons qu’Oblivion se situe en 2070, sur Terre, après que la Terre ait été ravagé par une guerre nucléaire suite à une attaque extra-terrestre.

Ne cherchez pas en Oblivion un film d’action avec du pan pan boomboom car clairement ça n’en est pas un. Oblivion serait plutôt de ces films contemplatifs qui mise beaucoup sur des scènes lentes (parfois trop?), contemplatives. Autant le dire tout de suite vos rétines vont être flatées. Impeccable visuellement (le film a été tourné en 4K, mais pas en 3D), les effets spéciaux sont invisibles, un nouveau cap a encore été franchi, c’est indéniable. Côté ambiance sonore, c’est M83 qui s’est chargé de la soundtrack, et là encore c’est fabuleux, les fans de Clint Mansell (Mass Effect) et John Murphy (en particulier son travail sur Sunshine) ne seront pas déçu. Je me contenterai de vous dire que dès que je suis rentré de la séance, je me suis rué sur Itunes pour télécharger la soundtrack.

Oblivion

Les acteurs s’en sortent bien, mais sans plus, Tom Cruise fait du Tom Cruise (et il le fait très bien), mais peut être que son personnage manque un peu d’épaisseur pour que la prestation de l’acteur s’en sorte sublimée. Globalement pas de fausse note dans le casting, mais bon, à l’image du scénario il manque un petit quelque chose qui aurait permis de mettre tout le monde d’accord.

En fait, j’ai bien du mal à dire du mal d’Oblivion tellement j’ai adhéré à l’identité visuelle et sonore du film, cette ambiance post-apocalyptique/Spatiale/Mélodramatique qui fait néanmoins la part belle à dame nature. Mais il faut reconnaître que l’histoire sonne un peu comme un melting pot de tout ce que l’on a pu voir en SF (Prometheus, 2001 l’Odyssée de l’Espace, Moon, La guerre Des Mondes etc) sans jamais pouvoir trouver une idée vraiment original. Relativisons, le scénario n’est pas mauvais, mais au vu du reste des autres qualités du film, il est clairement en deça de ce que l’on était en droit d’espérer d’une telle production.

Oblivion

Au final, je ne peux m’empêcher de vous recommander ce film, peut être parce que les films de Science Fiction de qualité sont tellement rare ces derniers temps et qu’Oblivion bien que contenant de nombreux défauts, mérite d’être vu ne serait-ce que pour vous évader le temps de deux heures (pour le coup, j’en aurai bien pris une de plus -le cut initial durait trois heures-). Loin des sentiers battus des blockbusters Hollywoodiens, Oblivion  peut être targué de tout sauf de mauvais film (comme j’ai pu le lire ici et là)…